Quand les chiffres basculent
Prenons l’exemple de la Delaware Life Insurance Company. En mars 2025, l’entreprise publiait un bilan annuel corrigé pour 2024 – et rien n’était plus comme avant. Environ 17 milliards de dollars d’investissements, auparavant classés comme des actifs normaux, ont été redéfinis en tant que « transactions liées » (related-party transactions). Près de 39 % de l’ensemble des investissements! À titre de comparaison, dans la version initiale, ces transactions ne représentaient que 1,4 milliard de dollars, soit à peine 3 %. Ce n’est pas une simple erreur de comptabilité, c’est un véritable séisme dans les chiffres.
Et ce n’est pas un cas isolé. La société sœur, Clear Spring Life and Annuity Company, a dû procéder à des corrections similaires quasi simultanément. De telles révisions massives ne sont pas anodines: elles signalent un problème structurel. Elles suggèrent que quelque chose ne tourne pas rond – peut-être une pratique systémique où les assureurs s’engagent dans des opérations opaques et risquées, souvent liées à d’autres acteurs financiers.
« Transactions liées »: le brouillard inquiétant de l’opacité
Le terme semble anodin: « transactions liées ». Pourtant, derrière cette appellation se cachent des investissements dans des entreprises ou des projets entrelacés avec l’assureur ou ses sociétés mères. Cela peut prendre différentes formes:
- des filiales ou des sociétés sœurs;
- des participations dans des fonds de private equity ou des projets immobiliers contrôlés par les mêmes dirigeants;
- des transactions avec des véhicules d’investissement liés, ne respectant pas les conditions de marché habituelles.
Le problème? Ces opérations manquent souvent de transparence et sont truffées de conflits d’intérêts. Dans le pire des cas, des actifs sont achetés à des prix gonflés ou des titres douteux sont intégrés au bilan pour masquer des pertes. C’est précisément ce qui semble s’être produit chez Delaware Life.
Pourquoi les assureurs pourraient soudain se comporter comme des banques
À première vue, les assureurs vie ressemblent à un havre de sécurité. Ils sont censés honorer des contrats à long terme et sont soumis à une réglementation stricte. Pourtant, l’apparence est trompeuse. Trois facteurs les rendent vulnérables aux crises – et, dans le pire des cas, pourraient en faire des acteurs dangereux pour le système financier:
1. Le risque de liquidité: quand l’argent disparaît
Beaucoup d’assureurs placent leurs fonds dans des actifs longs et peu liquides, comme des obligations d’entreprise, des biens immobiliers ou des dettes privées. En cas de perte de confiance, les assurés pourraient massivement résilier leurs polices – un peu comme une banqu
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2. Le risque de l’ombre bancaire: quand les assureurs deviennent des banques
Certains se comportent de plus en plus comme des banques parallèles, en investissant dans des produits financiers complexes: produits dérivés, crédits structurés, voire actifs crypto. Le Financial Stability Oversight Council (FSOC) américain alerte depuis des années contre ces pratiques. Les fonds de « private credit », dans lesquels les assureurs investissent massivement, sont particulièrement problématiques: souvent sans diversification suffisante, ils exposent à des risques élevés.
3. Les failles réglementaires: quand l’anarchie reste impunie
Aux États-Unis, ce sont les États fédérés qui supervisent les assureurs – et non la Fed ou la SEC. Résultat: des normes disparates et un manque de transparence. Les corrections récentes des bilans montrent à quel point ces systèmes peuvent être manipulés.
Des parallèles avec la chute de la SVB – sans l’étiquette « banque »
Cette situation me rappelle étrangement les effondrements de la Silicon Valley Bank (SVB) et de la Signature Bank en mars 2023. Ces deux établissements avaient investi massivement dans des obligations à long terme et des prêts risqués, tandis que leurs dépôts s’évaporaient à court terme. Quand la méfiance s’est installée, elles ont dû vendre à perte – et l’effet domino s’est enclenché.
Les assureurs pourraient subir des mécanismes similaires:
- Risque de taux: la hausse des taux dévalorise les obligations à taux fixe. Si les assurés résilient leurs contrats, l’assureur sera forcé de vendre sous pression.
- Risque de crédit: en cas de récession, les défauts sur les obligations corporates et les prêts augmentent. Les corrections chez Delaware Life laissent présager que ces risques étaient déjà latents.
- Perte de confiance: dès que les investisseurs ou les régulateurs flairent le danger, une spirale baissière pourrait s’amorcer – tout comme pour les banques.
Que va-t-il se passer? Les autorités réagissent – mais est-ce suffisant?
Le gouvernement américain a déjà pris des mesures. La National Association of Insurance Commissioners (NAIC) examine des règles plus strictes pour les « transactions liées », tandis que la Fed surveille de plus près les activités « atypiques » des assureurs. Reste à savoir si cela suffira.
Ce qui me préoccupe particulièrement, c’est le rôle des assureurs dans l’écosystème crypto. Des géants américains comme MassMutual ou New York Life ont déjà investi dans le Bitcoin et d’autres actifs numériques. Si le marché crypto s’effondre à nouveau, ces positions pourraient générer des pertes colossales – avec des répercussions systémiques potentielles.
Conclusion: un nouveau risque systémique – et nous sommes au cœur du problème
Les corrections chez Delaware Life et Clear Spring ne sont que la partie émergée de l’iceberg. Elles révèlent des faiblesses structurelles dans le secteur de l’assurance, jusqu’ici éclipsées par les crises bancaires traditionnelles. Pourtant, si l’histoire nous a appris une chose, c’est que les ombres du système financier finissent toujours par rattraper ceux qui les ignorent.
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